Aucune mesure passive ne résoudra le problème des délinquants sexuels
" Aucune mesure passive ne résoudra le problème des délinquants sexuels "La ministre de la justice a présenté, mardi 8 janvier, son projet de loi sur
l'enfermement des criminels dangereux. Pour le psychiatre Pierre Lamothe, le
texte sera inefficace
La ministre de la justice, Rachida Dati, a présenté à l'Assemblée
nationale, mardi 8 janvier, son projet de loi relatif à la rétention de
sûreté et à la déclaration d'irresponsabilité pénale pour cause de trouble
mental, qui prévoit d'enfermer des criminels dangereux dans des centres
socio-médico-
Le gouvernement et les députés veulent étendre la portée de ce projet,
qui visait au départ les pédophiles, à l'ensemble des condamnés pour crime
qui seraient considérés comme toujours dangereux après avoir purgé leur
peine. Le texte suscite de vives oppositions des milieux judiciaires et
médicaux.
Le professeur Pierre Lamothe, psychiatre, chef de service du service
médico-psychologique régional (SMPR) de Lyon, qui intervient dans les
établissements pénitentiaires, conteste ce projet.
Que pensez-vous de la mesure de sûreté qui vise à garder enfermés des
criminels dangereux après leur peine ?
Cette mesure me semble une réponse inadaptée pour répondre à une
préoccupation légitime, celle de la défense sociale. Elle se base sur la
gravité initiale de l'infraction, en l'occurrence essentiellement les crimes
sexuels ayant entraîné une condamnation supérieure à quinze ans. Elle ne
répondrait donc en rien aux cas des personnes, détenues ou non, qui ont
montré une réelle dangerosité et qui ont défrayé la chronique ces dernières
années, comme dans les cas de la tuerie de Nanterre ou du double meurtre de
Pau.
Ce projet de loi est ainsi une nouvelle démonstration de la
fascination de la société pour la délinquance sexuelle. Le pédophile, celui
qui ose s'attaquer à l'enfant, qu'on a sacralisé, occupe aujourd'hui la
place de la personne méprisable, à qui est déniée la qualité d'homme. Pour
cette catégorie de condamnés, on a, en suivant l'imaginaire plus que la
raison, façonné des traitements judiciaires d'exception. Dans la balance
entre protection de la société et défense des libertés, le délinquant sexuel
est ainsi systématiquement perdant, et du coup la société aussi.
Le gouvernement fait valoir l'intérêt des victimes. N'est-ce pas
légitime ?
L'erreur des erreurs est de faire croire que la solution est dans la
mise à l'écart du criminel dangereux. Cela aboutit à plusieurs impasses :
d'une part, il y aura la tentation d'étendre toujours plus le nombre de
personnes mises à l'écart, d'autre part, il y aura la tentation de continuer
à les tenir enfermés indéfiniment par précaution.
A l'exact inverse, il faut faire en sorte de les accompagner au retour
à la vie civile, qu'ils reviennent dans le camp des hommes. Il faut être
très présent auprès d'eux et surtout ne pas leur faire peur. Plus on les
stigmatise, plus on leur dit, " vous êtes différents de nous, vous êtes des
monstres justifiant des mesures d'exception ", plus on les pousse à
s'exclure eux-mêmes et à ne pas évoluer.
Comment assurer un risque de récidive moindre des délinquants sexuels
?
Il faut d'abord renoncer au mythe du risque zéro, en cette matière
comme dans les autres. Il ne peut y avoir élimination des pédophiles
dangereux, comme on arracherait une mauvaise herbe jusqu'à éradication. Si,
à l'issue de la peine, on a la conviction qu'une personne ne peut contrôler
ses pulsions, il faut prononcer une mesure d'hospitalisation d'office en
psychiatrie.
Pour le reste, il faut prendre le risque de la sortie des condamnés,
mais de la meilleure façon qui soit, en s'assurant au maximum que les fins
de peine sont aménagées. Il faut faire plutôt le contraire de ce que semble
préconiser la garde des sceaux, Rachida Dati, qui affirme qu'il faut être de
plus en plus circonspect et refuser tout aménagement de peine aux
délinquants sexuels récidivistes. La libération conditionnelle devrait au
contraire être systématique, simplement parce qu'elle est le meilleur outil
pour rendre aux condamnés leur inévitable autonomie en minimisant les
risques.
Quels types de soins fonctionnent avec les délinquants sexuels, et que
penser de la " castration chimique " ?
Nous récusons ce terme de castration chimique, qui véhicule une idée
de mutilation du délinquant sexuel comme s'il était puni par où il avait
péché. Nous lui préférons le terme d'" aide au contrôle chimique des
pulsions ". Il faut le marteler : aucune mesure " passive " ne peut résoudre
le problème du délinquant sexuel. Cela ne fait que le maintenir dans l'idée
illusoire que la source de sa pulsion est extérieure à lui.
Ce qui est efficace, c'est de réconcilier le délinquant avec lui-même
et avec sa vulnérabilité, en lui laissant toujours la possibilité de
dialogue, dans la relation thérapeutique, même si c'est très difficile avec
les pervers. La grande erreur, c'est de vouloir " terroriser les terroristes
" en matière de délinquance sexuelle.
Propos recueillis par Cécile Prieur Le Monde, édition du 10 janvier 2008


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