Non (lettre ouverte d'un professeur d'histoire géographie)

 

Non

 

 

 

Le 23 octobre, sur décision du Président de la République, la dernière lettre du jeune résistant communiste Guy Môquet doit être lue dans toutes les classes des lycées de notre pays. Après avoir longuement réfléchi à l'attitude que je devais adopter, en tant que fonctionnaire, et en tant que citoyen, j'ai décidé de ne pas obéir à cette consigne gouvernementale, et je voudrais ici expliquer les raisons de mon choix.

De toute évidence, la décision de Nicolas Sarkozy participe de son entreprise de brouillage des repères politiques, de négation de la  culture et des valeurs de la  gauche dans ce pays. Elle témoigne, bien  au-delà, d'une volonté de dédouaner son gouvernement des accusations que l'on pourrait formuler contre lui de liquider les héritages de la Résistance. Songez -y… En moins de 5 ans, premiers ministres et présidents UMP auront réussi le tour de force de privatiser GDF, de porter atteinte au régime de remboursement des soins, de faire voler en éclat  le régime des retraites, d'instaurer dans le pays un climat de suspicion contre les immigrés….la liste est longue et n'est pas close. Gouvernement des plus riches pour les plus riches, la politique actuelle de nos dirigeants (de notre dirigeant ?) est à l'opposé de tout ce à quoi croyaient les résistants, de tout ce pour quoi ils ont sacrifié leur vie. La Résistance unie n'a jamais souhaité un débat politique réduit à une bouillie idéologique, incarné par un homme qui comme le petit général Primo de Rivera en son temps, ne rêve d'embrasser l'opposition que pour mieux l'asphyxier. Il y a décidément quelque chose d'obscène dans l'évocation de Guy Môquet par notre  Président, un homme qui contrôle, par l'intermédiaire de son plus fidèle entourage, la quasi-totalité des organes d'information de ce pays, alors que la Résistance rêvait d'une presse libre et pluraliste.  Quelque chose d'obscène aussi dans ses projets de n'établir la preuve de la paternité que sur des informations génétiques, à tel point que certaines figures de son propre courant, comme l'ancien résistant Charles Pasqua, n'hésitent pas à dire leur embarras au Sénat.

Amoureux  de la France , les 22 de Châteaubriant l'étaient assurément. A en mourir. Mais tout autant que le chef de la France libre, il n'est pas douteux que Môquet et ses camarades se faisaient une certaine idée de sa grandeur et de son avenir. Héritiers des sans-culottes et des valeurs universelles de la Grande Révolution, Guy Môquet était aussi un militant politique, partisan d'une société plus égalitaire, plus humaine et plus solidaire.

La dernière lettre du jeune adolescent, coupée de son contexte politique, n'est que la lettre immense d'un jeune homme qui va mourir. Il n'est pas certain que le choix de ce document par les conseillers du Président n'ait pas d'ailleurs été légitimé par l'absence absolue de toute référence à l'engagement politique assumé et revendiqué de ce fils de député communiste.

A tout prendre, la manipulation par le pouvoir de ce lieu de mémoire de la gauche communiste française était bien évidemment plus aisée que l'utilisation du souvenir d'un martyr plus jeune encore, Daniel Ferry, jeune militant de la même obédience assassiné par les gendarmes mobiles du ministre gaulliste Maurice Papon, un certain 8 février 1962, sur les escaliers du métro Charonne. Peut-être Nicolas Sarkozy en ignore-t-il l'existence, lui dont l'entourage de vils flagorneurs confond le sport et la guerre, lui qui, Georges Politzer et Gabriel Péri en auraient rougi de honte pour notre pays, insulte les mânes des Africains Lumumba, Ben Barka , Sedar Senghor et de tant d'autres, en leur déniant le statut d'acteurs de l'histoire.

Le jeune lycéen Guy Môquet, l'Arménien Missak Manouchian qui serait en 2007 expulsé de notre pays comme clandestin, l'historien Marc Bloch  ne seraient-ils morts que pour légitimer les basses œuvres politiciennes d'un homme habile à transformer leur geste héroïque en vile et larmoyante opération de propagande ?

Ce serait les exécuter une seconde fois.

Petit-fils de résistant FTP, élevé dans une culture où parmi d'autres figures, celles de Jean Jaurès et de Léon Blum, celle du vieil Hugo et de Louise Michel ont cartographié dans ma mémoire d'enfant  une géographie de la lutte contre le malheur des humbles et leur soumission, je n'apporterai donc pas, le 23 octobre, ma pierre au dessein présidentiel.

 

 

Daniel Faget.

professeur d'histoire-géographie, Lycée Val-de-Durance, Pertuis.

 

Le Puy-Ste-Réparade, le 30 septembre 2007.

 

 



Article ajouté le 2007-10-17 , consulté 337 fois

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