Au Havre, la concurrence nuit à la santé publique
Au Havre la concurrence nuit à la santé publiqueDans le journal "L'Humanité" du 2 octobre 2007
Hôpital . Alors que les effectifs sont insuffisants pour soigner les
patients dans les meilleures conditions, le groupe hospitalier va supprimer
550 postes en cinq ans, afin de rivaliser avec le privé.
Le Havre, envoyé spécial.
« On a l'impression de faire de la maltraitance passive. » Trente ans que
Catherine travaille en gériatrie à l'hôpital de Rouelle, au Havre. Elle
livre son sentiment de manière abrupte. Trop longtemps qu'elle voit se
dégrader les conditions d'un travail qu'elle continue cependant d'aimer. « C'est
vrai qu'on ne s'en occupe pas des malades comme on devrait, mais il manque
plus de cinquante employés ici. » Lingère à l'origine, elle prépare en plus
chaque jour les petits déjeuners pour tous les patients de l'étage.
Personnes âgées en longs ou moyens séjours, beaucoup terminent leurs jours
ici. À deux pas, une porte codée donne sur quelques chambres réservées aux
malades atteints de pathologies plus lourdes : Alzheimer, grabataires
profonds. « Ils n'ont presque jamais de visites, tous ces cris, ça fait peur
aux enfants », confie Ghislaine, sa collègue aide-soignante. Basma, agent de
service, s'est, elle aussi, transformée en aide-soignante, elle sait qu'elle
n'aura ni la paie, ni les garanties attachées à l'emploi qu'elle occupe
pourtant. À trois, il faut lever, toiletter et donner le petit déjeuner à 28
patients, pour elles, c'est impossible. « On ne peut pas tous les lever,
alors on choisit les moins grabataires, ceux qui ont l'habitude de venir
déjeuner, pour ne pas trop les désorienter », avoue Ghislaine.
Scène de vie professionnelle ordinaire, dans un hôpital public de province,
livré sans ménagement à la concurrence du secteur privé de santé. À un
détail près, et c'est celui-là qui va mettre le feu aux poudres : l'annonce
de la suppression de 550 postes en cinq ans sur les 4 000 que compte le
groupe hospitalier. Le rapport Debrosse, du nom d'un conseiller à la santé,
dépêché spécialement du ministère pour trouver des solutions au déficit
endémique de l'établissement, l'expose clairement. Sur les 36 millions d'euros
de déficit cumulé, cette mesure permettrait un « rattrapage » de 22
millions, les 14 manquants seraient à trouver dans la rationalisation
administrative et la progression de l'activité. « 550, ce n'est pas un
chiffre couperet, c'est techniquement ce qui pouvait être mis sur la table,
mais rien ne se fera sans dialogue social », tempère le directeur, Philippe
Paris. Ce dernier a bien retenu la dernière préconisation du rapport
stipulant « la mise en place immédiate d'un plan de communication, interne
et externe en cas de crise ». Précaution qui semble laisser de marbre le
maire UMP de la ville, - Antoine Ruffenacht, président du conseil d'administration
du groupe, qui, à l'approche des élections municipales, semble juger inutile
de se prononcer sur l'avenir de son hôpital public.
Si la direction tente de jouer la transparence, elle masque mal son malaise.
Comment développer l'activité, condition essentielle à la survie de l'établissement,
en se privant de personnel, et en maintenant la qualité des soins ? Le
directeur finit par avouer que « la concurrence avec le privé est rude. On
nous demande de courir le marathon avec des boulets accrochés aux pieds ».
Parmi ces « boulets », les missions de service public, l'obligation de
continuité des soins, l'impossibilité de choisir ses malades, autant de
contraintes dont le privé s'exonère sans trop de difficultés. « Parfois,
certains patients vont aux urgences privées. On leur adresse tous les soins
que l'on peut facturer au titre de la tarification à l'acte, ensuite si on
diagnostique des pathologies associées, qui peuvent générer des pertes, des
nuits d'alitements supplémentaires par exemple, on les dirige à nouveau
directement chez nous, aux urgences publiques », remarque une infirmière. Le
dernier maillon de la chaîne reste l'hôpital public, un maillon de plus en
plus faible.
Ici, le concurrent direct n'est autre que la Générale de santé qui a
installé depuis une vingtaine d'années près de 200 cliniques privées dans l'Hexagone.
Leader du secteur en France et en Europe, le groupe, propriété de l'homme d'affaire
italien Antonino Ligresti, entend avaler un maximum de parts de marché dans
les années qui viennent. Localement, certains reprochent aux institutions,
mairie ou agence régionale de l'hospitalisation (ARH), de privilégier la
Générale de santé au détriment de l'hôpital public. À titre d'exemple, ils
retiennent le choix de la mairie de faire payer le parking de l'hôpital
Monod, la plus importante structure du secteur public, quand les parkings
des cliniques privées restent gratuits. L'agence régionale de l'hospitalisation
est accusée de son côté d'avoir cédé aux sirènes du privé en accordant son
autorisation de livrer une imagerie par résonance magnétique (IRM) à la
clinique de la Générale de santé. Enfin, les syndicats pointent les
incohérences d'un plan de redressement qui hypothéquerait l'avenir.
Le gel des investissements et la réduction des effectifs bloqueraient l'hypothèse
d'une relance de l'activité. Depuis l'entrée en vigueur de la tarification à
l'acte d'abord à 35 %, puis à 50 %, pour atteindre, en janvier, les 100 %,
les problèmes se sont aggravés. C'est précisément le secteur médecine
chirurgie obstétrique qui, soumis à ce système, est le plus déficitaire.
Pourtant le docteur Le Roux, président de la commission médicale d'établissement,
reste persuadé : « Il faut faire évoluer la culture des médecins, trop d'actes
ne sont pas ou mal facturés, c'est une habitude à prendre. » Un médecin
urgentiste confie discrètement son inquiétude : « Quoi qu'on en dise, avec
toutes ces suppressions de postes, la qualité des soins va diminuer. »
Le dernier rapport de l'observatoire santé-social des territoires, daté de
septembre 2006, est catégorique. Les indicateurs sanitaires de la région
havraise sont déplorables : ils se caractérisent entre autres par une
surmortalité générale et une mortalité prématurée bien au-dessus de la
moyenne nationale.
Noyé dans ses contradictions, pour survivre, le groupe hospitalier,
contraint de reprendre des parts de marché à son concurrent privé, va ouvrir
un immense service mère-enfant. Objectif : mille naissances par an. Il en
résultera la fermeture probable des maternités publiques de proximité dans l'estuaire
: défié par le privé, le public finit par entrer en concurrence avec. le
public.
Hôpital . Alors que les effectifs sont insuffisants pour soigner les
patients dans les meilleures conditions, le groupe hospitalier va supprimer
550 postes en cinq ans, afin de rivaliser avec le privé.
Le Havre, envoyé spécial.
« On a l'impression de faire de la maltraitance passive. » Trente ans que
Catherine travaille en gériatrie à l'hôpital de Rouelle, au Havre. Elle
livre son sentiment de manière abrupte. Trop longtemps qu'elle voit se
dégrader les conditions d'un travail qu'elle continue cependant d'aimer. « C'est
vrai qu'on ne s'en occupe pas des malades comme on devrait, mais il manque
plus de cinquante employés ici. » Lingère à l'origine, elle prépare en plus
chaque jour les petits déjeuners pour tous les patients de l'étage.
Personnes âgées en longs ou moyens séjours, beaucoup terminent leurs jours
ici. À deux pas, une porte codée donne sur quelques chambres réservées aux
malades atteints de pathologies plus lourdes : Alzheimer, grabataires
profonds. « Ils n'ont presque jamais de visites, tous ces cris, ça fait peur
aux enfants », confie Ghislaine, sa collègue aide-soignante. Basma, agent de
service, s'est, elle aussi, transformée en aide-soignante, elle sait qu'elle
n'aura ni la paie, ni les garanties attachées à l'emploi qu'elle occupe
pourtant. À trois, il faut lever, toiletter et donner le petit déjeuner à 28
patients, pour elles, c'est impossible. « On ne peut pas tous les lever,
alors on choisit les moins grabataires, ceux qui ont l'habitude de venir
déjeuner, pour ne pas trop les désorienter », avoue Ghislaine.
Scène de vie professionnelle ordinaire, dans un hôpital public de province,
livré sans ménagement à la concurrence du secteur privé de santé. À un
détail près, et c'est celui-là qui va mettre le feu aux poudres : l'annonce
de la suppression de 550 postes en cinq ans sur les 4 000 que compte le
groupe hospitalier. Le rapport Debrosse, du nom d'un conseiller à la santé,
dépêché spécialement du ministère pour trouver des solutions au déficit
endémique de l'établissement, l'expose clairement. Sur les 36 millions d'euros
de déficit cumulé, cette mesure permettrait un « rattrapage » de 22
millions, les 14 manquants seraient à trouver dans la rationalisation
administrative et la progression de l'activité. « 550, ce n'est pas un
chiffre couperet, c'est techniquement ce qui pouvait être mis sur la table,
mais rien ne se fera sans dialogue social », tempère le directeur, Philippe
Paris. Ce dernier a bien retenu la dernière préconisation du rapport
stipulant « la mise en place immédiate d'un plan de communication, interne
et externe en cas de crise ». Précaution qui semble laisser de marbre le
maire UMP de la ville, - Antoine Ruffenacht, président du conseil d'administration
du groupe, qui, à l'approche des élections municipales, semble juger inutile
de se prononcer sur l'avenir de son hôpital public.
Si la direction tente de jouer la transparence, elle masque mal son malaise.
Comment développer l'activité, condition essentielle à la survie de l'établissement,
en se privant de personnel, et en maintenant la qualité des soins ? Le
directeur finit par avouer que « la concurrence avec le privé est rude. On
nous demande de courir le marathon avec des boulets accrochés aux pieds ».
Parmi ces « boulets », les missions de service public, l'obligation de
continuité des soins, l'impossibilité de choisir ses malades, autant de
contraintes dont le privé s'exonère sans trop de difficultés. « Parfois,
certains patients vont aux urgences privées. On leur adresse tous les soins
que l'on peut facturer au titre de la tarification à l'acte, ensuite si on
diagnostique des pathologies associées, qui peuvent générer des pertes, des
nuits d'alitements supplémentaires par exemple, on les dirige à nouveau
directement chez nous, aux urgences publiques », remarque une infirmière. Le
dernier maillon de la chaîne reste l'hôpital public, un maillon de plus en
plus faible.
Ici, le concurrent direct n'est autre que la Générale de santé qui a
installé depuis une vingtaine d'années près de 200 cliniques privées dans l'Hexagone.
Leader du secteur en France et en Europe, le groupe, propriété de l'homme d'affaire
italien Antonino Ligresti, entend avaler un maximum de parts de marché dans
les années qui viennent. Localement, certains reprochent aux institutions,
mairie ou agence régionale de l'hospitalisation (ARH), de privilégier la
Générale de santé au détriment de l'hôpital public. À titre d'exemple, ils
retiennent le choix de la mairie de faire payer le parking de l'hôpital
Monod, la plus importante structure du secteur public, quand les parkings
des cliniques privées restent gratuits. L'agence régionale de l'hospitalisation
est accusée de son côté d'avoir cédé aux sirènes du privé en accordant son
autorisation de livrer une imagerie par résonance magnétique (IRM) à la
clinique de la Générale de santé. Enfin, les syndicats pointent les
incohérences d'un plan de redressement qui hypothéquerait l'avenir.
Le gel des investissements et la réduction des effectifs bloqueraient l'hypothèse
d'une relance de l'activité. Depuis l'entrée en vigueur de la tarification à
l'acte d'abord à 35 %, puis à 50 %, pour atteindre, en janvier, les 100 %,
les problèmes se sont aggravés. C'est précisément le secteur médecine
chirurgie obstétrique qui, soumis à ce système, est le plus déficitaire.
Pourtant le docteur Le Roux, président de la commission médicale d'établissement,
reste persuadé : « Il faut faire évoluer la culture des médecins, trop d'actes
ne sont pas ou mal facturés, c'est une habitude à prendre. » Un médecin
urgentiste confie discrètement son inquiétude : « Quoi qu'on en dise, avec
toutes ces suppressions de postes, la qualité des soins va diminuer. »
Le dernier rapport de l'observatoire santé-social des territoires, daté de
septembre 2006, est catégorique. Les indicateurs sanitaires de la région
havraise sont déplorables : ils se caractérisent entre autres par une
surmortalité générale et une mortalité prématurée bien au-dessus de la
moyenne nationale.
Noyé dans ses contradictions, pour survivre, le groupe hospitalier,
contraint de reprendre des parts de marché à son concurrent privé, va ouvrir
un immense service mère-enfant. Objectif : mille naissances par an. Il en
résultera la fermeture probable des maternités publiques de proximité dans l'estuaire
: défié par le privé, le public finit par entrer en concurrence avec. le
public.


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