Les effets indésirables de la Franchise médicale

Les effets indésirables de la franchise médicale

Article paru dans l'édition du 07.06.07

Annoncé pour le 1er janvier 2008 et supposé réduire les dépenses de santé,
le projet du gouvernement risque, au contraire, de les accroître et de
creuser les inégalités dans l'accès aux soins

La « franchise » est une pratique aussi courante qu'universelle de
l'assurance. Quand elle existe, l'assuré s'efforce en effet d'éviter tout
accident, car il sait qu'il la paiera toujours de sa poche. Il se comporte
alors comme s'il n'était pas assuré. Les experts disent que l'on limite
ainsi le « risque moral », autrement dit le changement de comportement des
gens assurés qui pourraient, parce qu'ils sont assurés, prendre plus de
risques. Cette intéressante idée est-elle transférable à l'assurance-maladie
? Le candidat Sarkozy le pensait, son gouvernement annonce qu'il va la
mettre en oeuvre dès le 1er janvier 2008.

Avec d'autres économistes de la santé, j'ai également été séduit par cette
voie de recherche, mais en suis devenu un adversaire farouche : elle ne
marche pas et produit assez vite l'effet inverse du but recherché. Non
seulement elle accroît les inégalités dans l'accès aux soins, mais elle
contribue à la croissance des dépenses de santé : elle produit de
l'inflation. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier un demi-siècle de
politiques menées en France et dans les autres pays occidentaux.

En France, nous avons, depuis bien longtemps, un ticket « modérateur »,
ainsi appelé parce qu'il était censé « modérer » la croissance des dépenses
de soins. Il n'a rien modéré du tout pour une raison bien simple : la
quasi-totalité de la population est couverte par des assurances privées
(mutuelles, institutions de prévoyance, compagnies d'assurances), complétées
depuis 2000 par la CMU. Elles prennent en charge ce fameux ticket
modérateur.

Passons la frontière et regardons maintenant le montant des dépenses de
soins et leur taux de croissance depuis 1990 : très curieusement, les pays
les plus chers et les plus inflationnistes sont ceux où les assurances
privées ont une part sinon importante (Etats-Unis, Suisse), du moins
significative (Allemagne, France).

Pour les Etats-Unis, cette politique est dramatique : 45 millions
d'Américains n'ont aucune assurance, chaque habitant des Etats-Unis dépense
par an en moyenne trois fois plus qu'un Britannique et, pourtant, le tiers
des Anglais les plus pauvres vit plus longtemps que le tiers des Américains
les plus riches ! Pourquoi ? Tout simplement parce que les gens riches
pensent que les bons médecins sont chers et que les grands hôpitaux sont les
établissements luxueux ; ils achètent donc une assurance qui leur permette,
le cas échéant, de les rembourser et, de fil en aiguille, les honoraires et
les tarifs s'accroissent. C'est le même marché, et il n'est pas concevable
d'avoir une trop grande différence de revenus entre les médecins des uns et
ceux des autres.

Revenons en France, une des raisons qui a conduit à imaginer cette franchise
vient du fait que l'UMP s'est également engagée à autoriser « une certaine
liberté » des honoraires médicaux ; les comptes sociaux vont mal, il fallait
donc que cette croissance ne soit pas prise en charge par
l'assurance-maladie. Si le revenu des médecins libéraux augmente, peut-on
croire un instant que les médecins hospitaliers ne vont pas rapidement
s'émouvoir de voir le revenu de leurs confrères s'améliorer et pas le leur ?
Grève, augmentation des salaires, croissance des dépenses
d'assurance-maladie... la suite des événements est d'ores et déjà
prévisible. Tout cela pourrait arriver vite si la franchise était prise en
charge par les assureurs complémentaires.

En l'état actuel de la jurisprudence européenne et constitutionnelle, un
ticket modérateur d'ordre public (non remboursable) qui s'imposerait à tous
les assureurs installés sur le marché français, sans distinction de
nationalité, serait compatible avec la « libre prestation de service ».
Autrement dit, il ne pourrait pas y avoir d'exception pour les plus
déshérités, ceux qui relèvent de la CMU. Donc, soit la franchise est prise
en charge par les assureurs complémentaires et redevient alors ni plus ni
moins une autre forme de ticket modérateur, soit elle ne l'est pas, et
l'inégalité dans l'accès aux soins s'accroît.

Par ailleurs, que veut dire « responsabiliser » des malades ? Rappelons que
52 % des dépenses médicales sont engagées par 5 % des Français qui sont
vraiment malades. Sont-ils « responsables » de leur âge, de leur cancer ou
de leur diabète ? En outre, un patient consulte parce qu'il a mal au ventre,
il ne « demande » pas que son médecin lui fasse des radiographies ou des
analyses, il ne souhaite pas particulièrement qu'on l'opère ou qu'on lui
prescrive des antibiotiques, il désire simplement ne plus avoir mal, et cela
le plus rapidement et le moins douloureusement possible. En quoi est-il «
responsable » des prescriptions ?

Enfin le système informatique de l'assurance-maladie n'est pas capable de
bâtir en quelques mois un système de franchise aussi complexe (il y en
aurait quatre) et encore moins de tenir compte du revenu d'un ménage.
Rappelons que toute la construction de l'assurance-maladie est fondée sur
des droits individuels liés au travail. Si, dans un ménage, il y a un
travailleur indépendant et un employé (ou un agriculteur), ils ne sont pas
gérés par les mêmes caisses. Pour tenir compte du revenu, il sera nécessaire
de communiquer aux caisses la déclaration de revenus et de reconstruire des
programmes informatiques tenant compte de ces informations.

Or chacun convient que les 3 000 programmes de gestion de
l'assurance-maladie n'encaisseront pas ce choc : cette « vieille 403 maintes
fois rafistolée », selon le mot d'un connaisseur, rendra l'âme, à moins
d'attendre au moins deux ans et d'investir 500 millions d'euros. Tout cela
pour réduire, dans la meilleure hypothèse, les dépenses d'assurance-maladie
de 1,4 milliard d'euros, alors que le déficit de cette année sera d'au moins
4,5 milliards ! Ces franchises, si elles voient le jour, seront loin de
combler le déficit, le reste ne nous sera pas épargné, à moins que ne
perdure la triste politique de transfert de la dette aux générations
futures.

Jean de Kervasdoué



Article ajouté le 2007-07-05 , consulté 260 fois

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