On ne traite plus un sujet malade mais une maladie

" On ne traite plus un sujet malade mais une maladie "
Le psychiatre Hervé Bokobza dénonce les ravages des discours sécuritaires, 
accusés d'évacuer la souffrance des patients, et rappelle qu'en matière de 
troubles mentaux le risque zéro n'existe pas

Hervé Bokobza est psychiatre d'exercice privé, membre du collectif La 
Nuit sécuritaire. En 2003, il a présidé les Etats généraux de la 
psychiatrie.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la psychiatrie, en France, a 
constamment lutté contre l'enfermement et l'exclusion. Cela a-t-il changé ?

Quelque chose a changé. En 2003, devant une situation alarmante - 
explosion de la demande sociale, manque de moyens -, nous avons été amenés à 
organiser des Etats généraux de la psychiatrie.

Dans les années 1980, le souci de rompre avec les pratiques asilaires 
a conduit beaucoup d'entre nous à accepter, voire à soutenir, une diminution 
drastique du nombre de lits d'hospitalisation, en espérant que le 
développement des structures extra-hospitalières transformerait le paysage 
de la psychiatrie. Etait-ce un tort, une illusion ?

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, le constat est simple : manque de 
personnel, de lits, de structures ambulatoires. Par ailleurs, la 
complémentarité exemplaire - public-privé - de l'offre de soins est ébranlée 
: tout converge vers une périlleuse mise en concurrence de ces deux 
secteurs, déniant la spécificité de leurs missions respectives.

Y a-t-il eu une évolution de la théorie ?

La psychiatrie est au carrefour de plusieurs disciplines. Sa force a 
été de les articuler pour forger une discipline spécifique au sein de 
laquelle les dimensions sociales, psychologiques et biologiques tentent de 
cohabiter sans exclusive.

Or, depuis des années, une conception biomédicale, qui privilégie les 
traitements médicamenteux, tente d'imposer ses vues. En ce sens, la 
responsabilité de la majorité des psychiatres universitaires est engagée, 
car l'enseignement et la formation dispensés empruntent ce chemin réducteur 
et induisent une véritable rupture avec notre histoire. On vise à 
transformer les artisans que nous sommes en des techniciens corvéables et 
interchangeables.

Quelles en sont les conséquences ?

On ne traite plus un sujet malade mais une maladie, au risque 
d'enfermer le patient dans sa maladie. On parle de cohortes de patients, de 
grilles homogènes, de statistiques à grande échelle. La singularité de 
chaque patient est déniée, son histoire amputée, son rapport à sa souffrance 
inexploré, l'objet de sa demande non prise en compte. C'est la question du 
sens de la souffrance, et de son énigme, qui est évacuée.

Cette psychiatrie française que tout le monde nous enviait est-elle 
morte ?

Elle traverse une crise grave, qui peut aboutir à une catastrophe 
sanitaire. Non seulement en ce qui concerne les soins, mais pour les 
libertés publiques. On dit qu'on juge une société à la façon dont elle 
traite ses fous. La psychiatrie est une sentinelle de la République. Elle 
est née avec elle et ne peut exister que si les libertés publiques 
fondamentales existent. Les malades mentaux ont besoin non de compassion, 
mais d'une solidarité active.

Comment jugez-vous ce mot de " santé mentale ", qu'on entend désormais 
à tout propos ?

La psychiatrie n'est pas la santé mentale. Nous avons connu l'époque " 
des 3 R " : Réinsertion, Réadaptation, Réhabilitation. Une manière, parfois, 
de dénier le soin pour s'occuper uniquement des conséquences invalidantes de 
la souffrance. Certains ont même nié la pathologie mentale, en rendant la 
société seule responsable. On assiste aujourd'hui à une politique " des 3 P 
" : Prédiction, Peur, Preuve. Nous devrions " prédire " la pathologie à 
venir, avoir " peur " de toute personne malade, " prouver " qu'on peut la 
soigner.

Ces " 3 P " conduisent-ils à une psychiatrie sécuritaire ?

Oui, et elle était déjà présente avant le discours de M. Sarkozy à 
l'hôpital d'Antony, le 2 décembre 2008, après le meurtre, le 12 novembre 
2008 à Grenoble, d'un jeune homme par un malade qui avait fugué d'un hôpital 
psychiatrique.

A partir du moment où l'on n'a plus les moyens de soigner, où la 
théorie du soin se délite, les patients risquent de se retrouver enfermés, 
en prison ou dans la rue. C'est déjà le cas pour beaucoup.

Va-t-on vers une simplification et une régression du discours sur la 
maladie mentale et la folie ?

Nous y sommes. Les propos du président de la République visent à 
imposer une seule réponse : l'enfermement. Alors que les moyens que nous 
demandons depuis des années nous sont refusés, on a débloqué 30 millions 
d'euros en un mois pour ouvrir des chambres d'isolement.

Tout cela nous a révoltés et réveillés d'un renoncement léthargique. 
Nous avons lancé l'Appel des 39 (25 000 signatures), créé le collectif La 
Nuit sécuritaire, organisé un meeting de 2 000 soignants. Au-delà de la 
force de ce front du refus se dessine un profond mouvement de 
réappropriation de valeurs humanistes essentielles à notre pratique.

En parlant du meurtre de Grenoble de novembre 2008, en demandant " 
plus de sécurité et de protection dans les hôpitaux psychiatriques ", le 
président de la République veut qu'on préserve la population des malades 
dangereux...

La psychiatrie sans risque n'existe pas. La vie sans risque non plus. 
Le plus grand des risques pour la psychiatrie serait de ne pas en prendre. 
L'engagement dans la relation thérapeutique est à la fois un choix risqué et 
la base de tout acte soignant. Comment " hospitaliser " avec " hospitalité " 
cette souffrance de l'autre est la question éthique fondamentale. Si à 
l'hôpital, en cabinet, au dispensaire, ce travail d'" hospitalité " ne peut 
plus se faire, il y aura de plus en plus de passages à l'acte.

Aujourd'hui, il semble qu'on ne parle de la psychiatrie que lorsque 
des malades commettent des crimes...

C'est le cas, alors que c'est une discipline soignante, pas une 
discipline sécuritaire. Il ne faut pas confondre veiller et surveiller. Nous 
ne sommes pas irresponsables et savons contenir, en soignant, ceux qui sont 
dangereux pour eux-mêmes et pour les autres. Mais, pour soigner, il faut un 
minimum de liberté intérieure, d'indépendance professionnelle. Or une 
colossale machine à détruire l'intelligence relationnelle est en marche : 
accréditation, certification, évaluation. Ces processus veulent nous imposer 
de véritables rituels de soumission sociale en opposition frontale à notre 
manière d'évaluer notre pratique. Nous sommes prêts à rendre compte de cette 
pratique, nous refusons de rendre des comptes.

Vous sentez-vous à la fois contrôlés et délaissés ?

Surtout humiliés. Le discours de Nicolas Sarkozy, stigmatisant le 
malade mental comme dangereux, était humiliant pour les soignants, les 
patients et leurs familles. Cette dérive sécuritaire est une solution 
populiste à une crise sociale qui n'assure plus le minimum de sécurité 
personnelle et sociale que la République devrait offrir à ses citoyens. 
Cependant, malgré son aspect rarissime, le problème de la folie criminelle 
pose une question essentielle à laquelle nous ne nous dérobons pas : comment 
traiter humainement un acte inhumain ?

La ministre de la santé, Roselyne Bachelot, doit présenter un projet 
de réforme ce printemps, notamment de la loi de 1990 sur les 
hospitalisations sans consentement. Avez-vous fait valoir votre opinion ?

La psychiatrie a besoin d'être refondée. Il faut un débat public avec 
les soignants, les associations de parents et d'usagers, les citoyens. Une 
loi votée à la va-vite serait catastrophique. C'est pourquoi nous demandons 
un moratoire.

On ne vous consulte pas sur le projet de loi, mais on consulte les 
psychiatres sur tout. Que pensez-vous de la multiplication de ces " cellules 
psychologiques ", dès que survient un accident, un meurtre dans une école, 
etc. ?

On appelle des psychiatres à tout bout de champ pour n'importe quoi. 
Comme s'il fallait qu'ils soient partout sauf auprès de leurs patients. On 
tente de nous exproprier de notre fonction soignante pour nous demander 
d'évaluer, d'expertiser, d'enfermer. C'est cela qui doit changer.

Photos Richard Dumas/agence Vu pour " Le Monde "

Propos recueillis par Josyane Savigneau


Article ajouté le 2009-04-13 , consulté 83 fois

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