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Les docteurs harcelés par les labos

Les docteurs harcelés par les labos

Médecine. Un rapport prône un «désarmement commercial» de l'industrie
pharmaceutique.

Éric Favereau

QUOTIDIEN : mardi 6 novembre 2007

Les pouvoirs publics ne se sont pas précipités pour rendre public le rapport
de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) sur «L'information des
médecins généralistes sur le médicament». Achevé début septembre, ledit
rapport est resté tapi des semaines dans un placard. Avant que quelques
mains aimables ne le mettent sur Internet.

Une prudence qui peut se comprendre, tant ce rapport est décapant. Il
décortique les pratiques commerciales de l'industrie pharmaceutique. Et en
particulier le rôle des fameux «visiteurs médicaux», ces responsables
commerciaux qui traînent dans les cabinets des médecins, cherchant à s'engouffrer
entre deux consultations pour convaincre les généralistes de prescrire «leur
molécule». Au final, l'Igas suggère des mesures chocs, appelant à «un
désarmement commercial» de l'industrie pharmaceutique. Un désarmement rendu
nécessaire par les dérives actuelles.

Les visiteurs médicaux

Le point de départ est connu. Et les labos n'y sont pour rien. Il y a en
France une absence dramatique de dispositif cohérent de formation médicale
continue. Devant l'afflux de nouveaux médicaments et les progrès réguliers
de la médecine, les médecins de ville n'ont souvent pas d'autres
informations que celles fournies par l'industrie. «L'information des
médecins généralistes se caractérise alors par un recours très large à la
visite médicale. Un tiers des médecins reçoit plus de sept visiteurs
médicaux par semaine, et seulement entre 3 et 5 % des médecins ne reçoivent
aucun visiteur médical», note l'Igas.

«On estime à environ 330 le nombre moyen de visites reçues chaque année par
un médecin généraliste», poursuit le rapport. Et quand on sait qu'il y a 60
000 généralistes en France, on arrive à près de 20 millions de visites de
démarchage. Un chiffre colossal. L'industrie consacre ainsi près de 3
milliards d'euros par an aux dépenses promotionnelles, soit 12 % de son
chiffre d'affaires : en euros constants, entre 1999 et 2005, on note une
progression de 48 %. Et dans ces dépenses, les visiteurs médicaux
représentent 75,8 % du total. C'est donc l'arme maîtresse. Comme le disent
les notices marketing de l'industrie, «il s'agit de construire une fidélité
à la marque. Pour cela, il est nécessaire de voir le médecin plusieurs fois
dans l'année, de répéter l'information avec, si possible, à chaque fois un
élément nouveau». Le visiteur médical présente en général plusieurs
«produits», et le contact dure en moyenne entre huit et neuf minutes. En
France, il y a près de 23 000 visiteurs médicaux, soit 22 % des effectifs de
l'industrie pharmaceutique. Autre chiffre : elle dépense plus de 25 000
euros par généraliste et par an avec ces visites. «Cet argent pourrait être
mieux utilisé», lâchent diplomatiquement les enquêteurs.

En tout cas, devant ce bulldozer commercial, les médecins de ville se
montrent ambigus. Ils répètent haut et fort que ce n'est pas cela qui
influence leur choix. Or, note l'Igas, «ces visites influent plus fortement
sur leurs comportements qu'ils ne le pensent et ne l'admettent». Les
informations délivrées sont, en plus, souvent biaisées : «La fiabilité des
affirmations des visiteurs médicaux n'est pas parfaite. Dans une étude, sur
106 affirmations avancées par les visiteurs médicaux, 11 % d'entre elles n'étaient
pas pertinentes.»

Les leaders d'opinion

Et il n'y a pas que les visites. «Celles-ci s'inscrivent dans une stratégie
promotionnelle très large qui englobe la presse médicale, les divers
dispositifs de formation médicale et les leaders d'opinion. Elle peut
prendre des formes plus subtiles, comme l'insertion de médecins dans des
études dont l'intérêt scientifique est limité», selon le rapport.L'Igas s'attarde
sur le rôle des leaders d'opinion, comme les membres des sociétés savantes
ou les professeurs de médecine, qui «jouent un rôle majeur en crédibilisant
les messages des laboratoires. Si la question de leur indépendance est
souvent posée, les mesures publiques restent à ce jour assez limitées».

Les enquêteurs prennent l'exemple de la diffusion des traitements hormonaux
de substitution (THS), dans le cadre de la prise en charge de la ménopause.
«En France, le rôle, notamment des sociétés savantes, parfois fortement sous
l'influence des principaux laboratoires concernés, a été mis en relief. Ce
rôle a été déterminant pour déterminer les traitements lors de la Conférence
de consensus en 1991. A partir de 2002, lors de la publication d'études
établissant les risques liés à ces traitements, les leaders d'opinion
manifestèrent une forme de déni qui se traduisit notamment par des articles
favorables au traitement dans la presse grand public.»

L'Igas pointe également le rôle ambigu de la presse médicale. Un média
largement utilisé par les généralistes. Or «la plus grande partie est
financée par la publicité : 70 % selon le Quotidien du médecin. En dépit d'un
certain nombre de règles que la profession s'est donné, on ne peut exclure
que la grande dépendance de la presse médicale envers l'industrie influence
la présentation des débats. D'autant plus que la faiblesse des ressources en
expertise au sein de ces revues limite leur capacité critique».

Au final, les médecins n'ont aucun contrepoids. Et se retrouvent démunis
pour résister à cette avalanche de messages commerciaux. Même si le recours
à Internet leur permet aujourd'hui d'élargir les sources d'information.

Les recommandations

Constatant un déséquilibre, le rapport de l'Igas se montre radical, appelant
à «une action vigoureuse des pouvoirs publics qui doit s'accompagner d'une
régulation du volume de l'effort promotionnel des laboratoires». L'Igas
propose d'«organiser ce désarmement commercial soit [par] la taxe sur la
promotion, soit [par] les objectifs quantitatifs par classe. Il appartient
aux pouvoirs publics d'utiliser ces outils dans le cadre d'une politique
clairement affichée». Avec un objectif : «la réduction de moitié des
dépenses de promotion». Une vraie révolution.

http://www.liberation.fr/actualite/societe/289447.FR.php

© Libération



Article ajouté le 2007-11-07 , consulté 166 fois

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